Il vous faudra vivre avec…

Il vous faudra vivre avec, la couverture

C’est alors seulement qu’il réalisa qu’on l’avait suivi. Depuis Eguilles, depuis chez lui. Sa maison. Il en fut terrorisé, anéanti. On le surveillait, on le filait, on le menaçait, on l’encerclait, on…, pensait-il en boucle.
– Putain, mais c’est qui ce « on » ? hurla-t-il en tambourinant comme un sourd sur le volant.
Il se figea soudain dans son hystérie.
– Je suis con ou quoi ? marmonna-t-il les yeux hagards. Tu es complètement à la masse, mon pauvre Mathis. Tu piques ta crise comme un gros bébé, il est mignon le gros bébé qui pique sa crise, mais il est complètement con, le gros bébé qui pique sa crise, mais qu’il réfléchisse un peu nom de Dieu de nom de Dieu ! Pendant qu’on te surveille ici…

Le détecteur de mouchards. Il aurait dû l’acheter. Des images s’imposèrent devant ses yeux, la maison, isolée, le bus scolaire, qui s’éloigne, sa fille à l’intersection de la départementale, seule, les cinq cents mètres à pied jusqu’à la maison, longs, les taillis, touffus. Les taillis, non, non, pas les taillis, cours Rose, cours, les taillis ! Un homme en surgit, une main enserre son cou, l’autre plaquée sur sa bouche. Molosse qui ne se rend compte de rien de la maison. Cet imbécile qui se dore au soleil, ah non, il n’y a pas de soleil, raison de plus idiot ! Cavale, cavale, nom d’une pipe, cavale au secours de ta maîtresse…

Il sentit comme un gros caillou au fond de sa gorge et son ventre fut parcouru de convulsions.

Contact, moteur, action ! Clignotant, crissement de pneus, hurlement du moteur, rapport supérieur. Feu rouge. Ça commençait bien !
– Tu vas passer au vert, merde ! hurla-t-il au feu.
Sa jambe tremblait sur l’accélérateur, tentée de mettre les gaz.

Mathis se réjouissait toujours d’apercevoir au loin la mairie d’Eguilles, un château du XVIIè siècle bien entretenu qui dominait la campagne provençale sans toutefois parvenir à faire de l’ombre au massif de la Sainte-Victoire, depuis toujours le motif préféré des peintres. Mais cette fois, ce n’était pas la beauté de la mairie ou celle de l’église Saint-Julien, ni la perspective de retrouver les petites rues, les placettes ou le lavoir du village qui le mettaient en joie.

Il titillait la pédale d’accélérateur tout à son angoisse d’arriver trop tard !

Il aperçut les gyrophares de la gendarmerie en arrivant à l’intersection de la départementale. Chez lui. Il sentit son cœur reflué dans l’estomac, un horrible frisson glacial parcourut son échine et pointa directement sur son anus qui menaçait de lâcher.
– Merde, merde, merde, merde, merde. Mais c’est pas vrai, dis, c’est pas vrai ! Mais c’est quoi ce binz ? Y’a pas les flics chez moi, hein ? C’est trop grave. Mais tu te bouges, putain de bagnole. Magne-toi, j’te dis ! hurlait-il en écrasant l’accélérateur.
Des larmes inondaient son visage, les dents serrées, les ailes du nez douloureuses, l’air qui refusait de rentrer dans sa poitrine. Cinq cents mètres. Il allait crever avant.
Dans son délirium, il ne remarqua même pas qu’il avait franchi l’entrée de la propriété. Les gendarmes lui faisaient des signes désespérés. Il écrasa la pédale de frein, la voiture partit en crabe et finit sa course contre une borne. Pas trop de mal. On s’en fout.
– Putain de ceinture, mais tu vas t’ouvrir ! Rose ! Camille ! Camiiiille ! Rooooose ! Mais elle va s’ouvrir cette ceinture…
La porte du côté passager s’ouvrit de l’extérieur. Un gendarme le fixait d’un regard qui se serait voulu apaisant. Gendarmes, drames, Camille, Rose… pas vraiment apaisant.

Les Espagnols en France, une vie au-delà des Pyrénées

Editions de L’Attribut, Didier Debord et Bruno Vargas https://www.histoire-immigration.fr/les-espagnols-en-france-une-vie-au-dela-des-pyrenees https://framespa.univ-tlse2.fr/accueil/divers/axes-thematiques/didier-debord-et-bruno-vargas-les-espagnols-en-france-une-vie-au-dela-des-pyrenees https://francearchives.fr/article/239450434 http://www.cosmovisions.com/lib1110.htm